DE L’HÉRIGAGE CULTUREL

 

’16. (1) Le français et l’anglais sont les langues officielles du Canada;
ils ont un statut et des droits et privilèges égaux quant à leur usage
dans les institutions du Parlement et du gouvernement du Canada.
’’

Gouvernement du Canada – Charte canadienne des droits et libertés, 1982.

La langue française au Canada est synonyme de persévérance quotidienne. Tandis que les uns déploient des efforts constants pour l’apprendre ou pour ne pas la perdre, pour d’autres, elle représente l’obtention d’un meilleur emploi, le défi d’exprimer son identité. Je discute dans ce texte à propos de la langue et de la culture francophone que nous léguons aux générations suivantes et comment les services en français ne sont pas liés aux droits ou aux privilèges ni au contexte économique, mais plutôt le résultat d’un héritage culturel.

Ce que dit le contexte économique actuel

Tout d’abord, le contexte économique actuel au Canada n’est pas si problématique qu’on veut le laisser entendre. Bien que l’économie ait ralenti[1], le PIB fait bonne mine : bond de 0,8 au printemps à 5,6 à l’été 2013 et une fin d’année 2013 plutôt optimiste[2] avec un taux de chômage de 7,2 % pour le dernier trimestre, soit le taux le plus bas des 3 dernières années[3]. Bien sûr, les dépenses publiques en santé et l’endettement des ménages sont à surveiller[4], mais somme toute, l’économie canadienne se porte assez bien malgré les difficultés que rencontrent nos voisins américains[5]. Ce qui cloche, ce n’est pas tant l’économie que le traitement que l’on fait subir à notre héritage culturel à travers son usage, légal, au quotidien.

 Le statut inégal des langues française et anglaise

La charte canadienne des droits et libertés[6]indique que les deux langues officielles du Canada sont égales en droits et en privilèges quant à leur usage dans les institutions gouvernementales fédérales et provinciales; ce qu’il faut comprendre c’est que l’égalité des deux langues officielles dépend du contexte où on les parle. Dans les institutions et activités gouvernementales, on laisse entendre qu’elles le sont, mais sur la place publique, dans les commerces, en fait-on la promotion? En fait, selon La charte à l’article 13. (1) c. et 13. (1) d., seuls les commerces hors-taxes aéroportuaires canadiens doivent offrir un service en français et en anglais de même qu’un affichage dans les deux langues. De plus, ce service est exigé seulement s’il s’agit d’une région où les services des douanes sont offerts en français et en anglais. Est-ce un statut égal ou inégal? Ailleurs, là où se profilent les petits commerces, les services aux détails, les marchés d’alimentation, ce service dans les deux langues officielles n’est pas obligatoire. Pourtant, n’est-ce pas dans ces espaces publics que devrait avoir lieu une grande part de la socialisation entre individus? Ici, la réalité est fort simple – ce n’est ni une question de ‘’droits’’ ou de ‘’privilèges’’ mais la loi du nombre qui l’emporte. C’est ce qui arrive dans les régions, les communautés, voire les espaces francophones[7], où le français est la langue majoritaire. Plus le nombre de francophones est élevé, plus la tendance à utiliser la langue française dans les interactions du quotidien et les espaces de socialisation le sera également[8]. Or, ce ne sont pas les milieux majoritaires francophones qui vont chercher à faire valoir leur droit, mais bien plutôt les groupes minoritaires qui vont rencontrer le problème de recevoir un service dans la langue de leur choix[9].

Ce que dit le consommateur dans un milieu minoritaire

Selon Turcotte, « plus les francophones sont représentés au sein d’une communauté donnée, plus le sentiment d’appartenance au groupe minoritaire est fort, plus (…) il est important d’utiliser le français dans la vie de tous les jours et, ultimement, plus le français est utilisé régulièrement »[10]. Toutefois, on constate qu’à l’extérieur du Québec, et l’Ontario est en pire position, bien qu’une forte proportion de travailleurs œuvrant au sein des marchés de la vente et du service à la clientèle connaisse la langue française, la proportion de ceux qui l’utilisent dans leur travail auprès de leurs clients est faible, reflet de la demande des consommateurs voulant être servis en français[11]. Pourtant, la proportion de personnes qui parlent français ou qui sont bilingues (anglais/français) augmente. De fait, le « nombre a triplé depuis 1951, passant de 896 887 à 2 561 245 en 2006, soit plus de 11% de la population canadienne habitant à l’extérieur du Québec »[12].

Autrement dit, on parle plus le français, mais le consommateur ne cherche pas un service en français lors de ses activités quotidiennes sur la place publique… Ce comportement paradoxal l’est tout autant que les gestes d’un certain collège francophone d’Ottawa de sabrer dans ses cours de langue française alors qu’il vient de recevoir la désignation des services en français[13]. Enfin, j’associe ces paradoxes du milieu minoritaire francophone à l’héritage culturel, nommé par Bourdieu[14] le capital culturel. Le capital culturel, c’est l’ensemble des connaissances culturelles légitimes et générales d’un individu ou d’un groupe d’individus, héritées en partie, mais aussi constituées au cours d’une vie et qui, tour à tour, les transmet en héritage aux enfants[15]. La langue française, parlée en public ou non, constitue un comportement culturel hérité. Bien que l’on parle français dans l’espace privé et dans les espaces francophones créés par les communautés, les francophones n’ont pas su développer l’habitude de parler français dans l’espace public ou social; au contraire, l’héritage culturel qui est transmis valorise un anglais parlé sans accent au point de se confondre avec la majorité anglophone. La langue française, elle, doit se taire ou avoir honte de ses accents[16].

Références

Albert, S. (2012). Du Nord au Sud, d’élève à enseignante : trajectoires d’une francophone du Centre-Sud. Dans S.A. Lamoureux & M. Cotnam (dir.), Prendre sa place : parcours et trajectoires identitaires en Ontario français (p. 45-50). Ottawa : Les éditions David.

Bourdieu, P. (1979). La Distinction. Critique sociale du jugement, coll. « Le sens commun ». Paris (FR) : Les Éditions de Minuit.

Detrez, C. (2005) Le capital culturel et le capital social. Idées 142(12), 6-13.

Dupuis, B. (2014). La Cité et le français? Vraiment? LeDroit, 30 janvier.

Emploi et développement social au Canada. (2014). Taux de chômage. Mise à jour – 30 janvier 2014 – Document consulté en ligne : http://www4.rhdcc.gc.ca/.3ndic.1t.4r@-fra.jsp?iid=16

Fédération des communautés francophones et acadiennes du canada (2009). Profils des communautés francophones acadiennes et du Canada. Document consulté en ligne : http://profils.fcfa.ca/user_files/users/44/Media/Canada/canada_fr.pdf

Gouvernement du Canada. (2014). Loi constitutionnelle de 1982 : Charte canadienne des droits et libertés. Site Web de la législation. Document consulté en ligne : http://laws-lois.justice.gc.ca/fra/Const/page-15.html#h-46

Le Cours, R. (2013). La croissance reprend du tonus. Journal La Presse électronique. http://affaires.lapresse.ca/economie/canada/201311/29/01-4716122-la-croissance-reprend-du-tonus.php, 30 novembre.

Office des affaires francophones. (2013) La ‘’Loi sur les services en français’’ en bref. Dernière mise à jour le 6 décembre 2013. Document consulté en ligne : http://www.ofa.gov.on.ca/fr/loi.html

Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). (2010). Étude économique du Canada 2010. Document consulté en ligne : http://www.oecd.org/fr/canada/etudeeconomiqueducanada2010.htm)

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notes de bas de page

[1] Organisation de la coopération et du développement économiques. (2010). Étude économique du Canada 2010. (OCDE).

[2] Rudy Le Cours. (2013). La croissance reprend du tonus. Site Web de La Presse, 30 novembre.

[3] Emploi et développement social au Canada (2014). Taux de chômage. Gouvernement du Canada

[4] OCDE, op.cit.

[5] Le Cours, op.cit.

[6] Gouvernement du Canada. (2014). Loi constitutionnelle de 1982 : Charte canadienne des droits et libertés. Site Web de la législation.

[7] Par ‘’espaces francophones’’ nous voulons dire les lieux physiques tels que les écoles, les hôpitaux, les centres culturels, certains milieux de travail, des organisations communautaires ou publiques, les médias, etc. crées dans les milieux urbains, surtout, et où une langue officielle domine sur l’autre.

[8] Martin Turcotte. (2010). Tendances sociales canadiennes : Commerces de détails et services en français, Statistique Canada.

[9] Turcotte, op.cit.

[10] Turcotte, op.cit., p.20

[11] Turcotte, op.cit.

[12] Fédération des communautés francophones et acadiennes, (2009) Profils des communautés francophones acadiennes et du Canada, p.13.

[13] Benoit Dupuis, (2014). La Cité et le français? Vraiment? LeDroit, 30 janvier.

[14] Pierre Bourdieu. (1979). La Distinction. Critique sociale du jugement, coll. « Le sens commun ». Paris (FR) : Les Éditions de Minuit.

[15] Pierre Bourdieu, op.cit.; Christine Detrez. (2005) Le capital culturel et le capital social. Idées 142(12), 6-13.

[16] Sophie Albert. (2012). Du Nord au Sud, d’élève à enseignante : trajectoires d’une francophone du Centre-Sud. Dans S.A. Lamoureux & M. Cotnam (dir.), Prendre sa place : parcours et trajectoires identitaires en Ontario français (p. 115-141). Ottawa : Les éditions David.

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